Analyse · États-Unis
L’abondance dans la salle, l’angoisse dehors : pourquoi l’opinion se détourne de l’IA
Les patrons de la tech ont promis à la Maison-Blanche de s’autoréguler. Le public voit une technologie qui enrichit quelques-uns et fait porter le risque aux autres.

Le 29 septembre, le président Trump a reçu à déjeuner, à la Maison-Blanche, les dirigeants des entreprises d’intelligence artificielle les plus puissantes du monde. Elon Musk, Mark Zuckerberg, Dario Amodei, Sundar Pichai, Jensen Huang, Jeff Bezos et une vingtaine d’autres invités étaient présents. La rencontre avait été organisée après la démission, en septembre, de Jacob Coxon, un chercheur d’Anthropic, qui avait averti que le secteur jouait avec nos vies. Trump et six des invités (Musk, Zuckerberg, Huang, Amodei, Pichai et Greg Brockman, d’OpenAI) ont signé un engagement d’une page par lequel le secteur se contrôlera lui-même, un texte que Trump a qualifié de « moralement contraignant ». Ils ont ensuite répondu aux questions des journalistes.

Dans la salle, l’ambiance était à la confiance. Musk a déclaré aux journalistes que les emplois allaient changer, comme ils l’ont toujours fait, et que l’avenir le plus probable était « un âge d’abondance » où chacun percevrait un « revenu universel élevé ». Trump a prédit que les centres de données allaient « devenir très populaires ».
Hors de la salle, l’ambiance est tout autre. Dans un sondage Fox News publié en juillet, 70 % des électeurs se disaient opposés à la construction de nouveaux centres de données. Près de huit Américains sur dix s’attendent à ce que l’IA réduise le nombre d’emplois au cours de la prochaine décennie. La confiance dans la capacité des entreprises à utiliser l’IA de manière responsable recule, et c’est chez les jeunes qu’elle recule le plus vite.
Pourquoi donc tant de gens se détournent-ils d’une technologie que ses concepteurs présentent comme la meilleure chose qui puisse leur arriver ? À mon sens, la réponse tient en trois décalages. Le premier oppose la façon dont les initiés utilisent réellement l’IA à celle de tous les autres. Le second sépare ceux qui portent le risque de ceux qui encaissent les gains. Le troisième oppose la politique d’aujourd’hui à celle qui pourrait suivre. Ce déjeuner a mis les trois en lumière.
Premier décalage : un mot que tout le monde connaît, un outil que peu maîtrisent
Une partie du problème tient au mot lui-même. « IA » désigne aujourd’hui un assistant conversationnel qui suggère une recette pour le dîner, un modèle qui lit des radiographies, un système qui écrit l’essentiel du code d’une entreprise de logiciels et, depuis le nouveau décret de Trump, la « Super-Intelligence ». Cette amplitude a aidé l’IA à se diffuser plus vite que presque toutes les technologies qui l’ont précédée. Tout le monde en a entendu parler. La plupart des gens l’ont essayée. Beaucoup pensent la comprendre.
Mais connaître le mot n’est pas connaître l’outil. Ceux qui tirent aujourd’hui le plus de l’IA sont des profils techniques, et l’écart entre leur usage et celui de tous les autres est immense.
Aucun de ces usages n’est mauvais. Mais cela signifie que ceux qui conçoivent l’IA la voient transformer leur propre travail chaque jour, tandis que la majeure partie du public voit un gadget pratique, enveloppé de discours sans fin sur la transformation du monde. Quand le bénéfice ressenti est mince et que les avertissements entendus sont énormes, la frustration est une réaction naturelle. L’enthousiasme affiché finit par sonner comme une menace.
Quelques nouveaux produits commencent à réduire cet écart. Muse de Meta, Grok Bot de xAI et les nouveaux dots d’OpenAI sont des agents personnels qui accomplissent des tâches du quotidien, comme réserver un voyage, remplir un formulaire ou suivre des rendez-vous, au lieu de se contenter de répondre à des questions. L’Europe, toutefois, se retrouve une fois de plus en fin de file. Muse n’est disponible qu’aux États-Unis, et OpenAI a retenu les dots pour les particuliers dans l’UE, en Suisse et au Royaume-Uni en raison de la réglementation. Grok Bot n’annonce aucune restriction géographique.
La Maison-Blanche a proposé son propre exemple le même jour. Elle a lancé America.gov, un assistant conversationnel fondé sur Gemini de Google et Grok de xAI, qui répond aux questions sur les services fédéraux et prendra en charge, à terme, des démarches comme le renouvellement de passeport ou l’inscription à Medicare. C’est précisément le type d’usage quotidien qui pourrait rendre l’IA utile aux yeux du grand public. Ses détracteurs avertissent toutefois qu’une mauvaise réponse sur une échéance ou une condition d’éligibilité pourrait coûter à quelqu’un ses prestations.
Deuxième décalage : qui porte le risque, qui encaisse les gains
Sur l’emploi, Musk a dit à la Maison-Blanche ce que presque tout le monde admet désormais : « Les emplois vont changer. Les emplois ont toujours changé. » Le désaccord est ici moins profond que le bruit ne le laisse croire. Dirigeants, économistes, syndicats et salariés se disputent sur les mots. Certains parlent d’emplois remplacés, d’autres de tâches qui évoluent, d’autres encore préfèrent parler de métiers qui se « transforment ». Une fois les étiquettes écartées, ils s’accordent sur l’essentiel : le travail va changer, probablement de façon spectaculaire, et chacun aura besoin de nouvelles compétences. Ceux qui ne suivront pas risquent d’être écartés de l’économie. Dans un débat aussi polarisé, c’est un point d’accord considérable.
Certaines des meilleures données sur l’endroit où ce changement frappera viennent, ironiquement, de l’une des entreprises qui le provoquent. Anthropic publie régulièrement des études sur la façon dont son modèle est utilisé au travail. Son rapport de mars 2026 sur le marché du travail a mesuré quelle part du travail de chaque métier s’effectue déjà avec l’IA.
Le constat est clair. Les métiers les plus exposés sont des métiers de bureau fondés sur le texte, les données et les écrans. Les moins exposés reposent sur le travail manuel et la présence physique : entretien des espaces verts, transport, agriculture, restauration et construction. Pendant des décennies, on nous a annoncé que l’automatisation frapperait d’abord l’atelier. Cette vague-ci vise le bureau.
Anthropic a également constaté que le chômage n’a pas encore augmenté dans les métiers exposés, mais que l’embauche des jeunes y semble avoir ralenti. D’autres données vont dans le même sens. Les offres d’emploi de premier niveau ont nettement reculé depuis 2024, et les jeunes diplômés des secteurs exposés trouvent moins souvent du travail. Pour l’instant, l’IA ne licencie guère. Elle referme discrètement la porte par laquelle les jeunes entrent dans la vie active. Une autre enquête d’Anthropic montre que les salariés en début de carrière jugent automatisable la plus grande part de leurs propres tâches, et qu’ils sont aussi les plus inquiets.
Quelle part du reste relève de la spéculation ? Une part non négligeable. L’économiste de Harvard Doug Elmendorf prévient que ce que nous avons observé jusqu’ici en dit très peu sur la suite. Mais la direction ne fait guère de doute. En 2025, Dario Amodei lui-même affirmait que l’IA pourrait supprimer la moitié des emplois de cols blancs de premier niveau d’ici cinq ans. À la Maison-Blanche, il s’est montré plus prudent que son entourage : « L’IA offre des bénéfices considérables, mais les risques sont réels, et la manière d’y répondre est encore en discussion. »
Regardons maintenant l’autre plateau de la balance. Fin 2025, le chiffre d’affaires annualisé d’Anthropic s’élevait à environ 9 milliards de dollars. En mai 2026, il atteignait 47 milliards. Fin juillet, il dépassait 65 milliards. Sa valorisation est passée de 61,5 milliards de dollars en mars 2025 à 965 milliards en mai 2026, et l’entreprise préparerait son introduction en Bourse. Sur à peu près la même période, OpenAI a doublé son chiffre d’affaires annualisé, passé d’environ 20 à 40 milliards de dollars, et serait en discussion pour lever des fonds sur la base d’une valorisation d’environ 1 400 milliards de dollars.
Derrière eux se tiennent les géants qui vendent les pioches et les pelles. Nvidia, qui fabrique les puces sur lesquelles tourne presque tout cela, est aujourd’hui l’entreprise la plus valorisée au monde, avec environ 5 500 milliards de dollars. Son activité centres de données a rapporté 197 milliards de dollars lors de son dernier exercice, contre 115 milliards l’année précédente. Microsoft, Alphabet, Amazon et Meta s’apprêtent à dépenser environ 725 milliards de dollars dans les infrastructures d’IA cette année seulement, et les analystes s’attendent à ce que ce montant dépasse 1 000 milliards en 2027.
Mettons ces deux récits côte à côte. Les entreprises qui construisent l’IA croissent plus vite que presque toutes les entreprises de l’histoire. Aux personnes dont l’emploi est le plus exposé, on demande de se reconvertir, de s’adapter et de suivre le rythme. L’argent se concentre dans une poignée d’entreprises et chez leurs actionnaires. Le risque, lui, se répartit sur des millions de travailleurs, et il frappe d’abord les jeunes.
Le revenu universel élevé de Musk arrivera peut-être un jour. Mais les gens vivent dans le présent, et dans le présent, les gains apparaissent dans le cours des actions tandis que les risques apparaissent dans les offres d’emploi. On peut donc légitimement se demander pourquoi le public voudrait de cet avenir. Une part croissante répond qu’il n’en veut pas.
C’est chez les jeunes que la confiance recule le plus vite. Selon Gallup, 41 % des 18-29 ans déclarent désormais n’avoir aucune confiance dans la capacité des entreprises à utiliser l’IA de manière responsable, contre 29 % auparavant. Vu de l’extérieur, un déjeuner où des milliardaires promettent l’abondance et s’engagent à s’auditer eux-mêmes n’y change pas grand-chose. Il confirme plutôt le soupçon que l’avenir de l’IA est décidé par ceux qui en profitent le plus.
Troisième décalage : la politique d’aujourd’hui et celle de demain
Voici mon point de vue, un peu à contre-courant. La présence de Trump à la Maison-Blanche semble être le meilleur scénario possible pour le secteur technologique. Il s’oppose à toute nouvelle règle sur l’IA, appelle à une « autorégulation massive », présente tout comme une course contre la Chine et invite les dirigeants du secteur à façonner la politique publique autour d’un déjeuner. À court terme, c’est tout ce que le secteur pouvait espérer.
À plus long terme, l’arme pourrait se retourner. Imaginons les démocrates au pouvoir. Ils auraient dû assumer le boom de l’IA. Ils auraient voulu s’attribuer le mérite de la croissance, des investissements et des emplois dans la construction. Ils auraient dû montrer qu’ils voulaient voir l’Amérique gagner la course face à la Chine. Ils auraient consacré leur énergie à gérer la tension entre leurs électeurs et leur économie, comme ils l’ont fait avec la mondialisation dans les années 1990.
Dans l’opposition, ce problème disparaît. Pour la gauche, s’opposer à l’expansion de l’IA est facile, et cela correspond à ses principes : protéger les travailleurs, se méfier des milliardaires, s’inquiéter des prix de l’énergie et de l’environnement. C’est déjà en cours. En mars, Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez ont déposé une proposition de loi instaurant un moratoire fédéral sur les nouveaux centres de données d’IA tant que les travailleurs et les consommateurs ne sont pas protégés.
« Nous ne pouvons pas rester les bras croisés et laisser une poignée d’oligarques milliardaires de la Big Tech prendre des décisions qui vont remodeler notre économie. » Bernie Sanders, mars 2026
L’opinion écoute. Trump affirme que les centres de données seront très populaires, et les dirigeants présents au déjeuner ont promis de convaincre les villes où ils s’implantent. Les sondages disent le contraire. Selon un sondage New York Times/Siena, 75 % des démocrates s’opposent à la construction de nouveaux centres de données, et un sondage Fox News de juillet relevait que 70 % de l’ensemble des électeurs y étaient opposés. Le 30 septembre, au lendemain du déjeuner, les démocrates du Sénat ont bloqué un texte républicain sur le coût de l’électricité lié aux centres de données, le jugeant trop faible pour protéger les ménages.
L’inquiétude dépasse aussi les clivages partisans. Près de la moitié des républicains craignent que l’IA coûte son emploi à un membre de leur foyer, et CNBC rapporte que la cote de Trump sur l’IA recule. Si les pertes d’emplois s’étendent des jeunes diplômés à l’ensemble de la classe moyenne, le parti qui a organisé le déjeuner devra en assumer les conséquences, et celui qui est resté dehors pourra dire qu’il avait prévenu. Lier aussi étroitement la présidence au secteur technologique offre aujourd’hui au secteur un accès privilégié. Cela offre aussi à ses adversaires une cible pour les années à venir.
Combler l’écart
Ce déjeuner devait montrer que l’IA est entre de bonnes mains. Pour ceux qui étaient dans la salle, ce fut sans doute le cas. Pour beaucoup de ceux qui regardaient, il a montré un petit groupe de dirigeants très riches s’accordant entre eux sur une technologie qui va remodeler le travail de tous les autres.
Combler ces décalages exigera plus qu’un engagement. Les gens doivent ressentir les bénéfices de l’IA dans leur propre quotidien, voir une juste part des gains leur revenir et croire que quelqu’un, en dehors du secteur, surveille ce qui se passe. D’ici là, beaucoup entendront l’abondance promise à la Maison-Blanche comme une promesse faite à quelqu’un d’autre.
