Analyse · Turque · Somalie
En Somalie, Ankara prend en main la reconstruction des forces armées.
Pour affronter les menaces sécuritaires qui lui font face, la Somalie requiert l’appui de son partenaire turc, qui souhaite préserver son emprise économique dans la région.

La coopération militaire entre la Turquie et la Somalie se renforce. A Mogadiscio, le ministre de la Défense Ahmed Moalim Fiqi, a reçu le 21 septembre une délégation militaire turque conduite par le major-général Sabahttin Kalkan, commandant de TURKSOM. Derrière cette appellation, la plus grande base militaire turque à l’étranger, situé à peine 10 km de la capitale somalienne. Inauguré en grande pompe le 30 septembre 2017, après deux ans d’une construction qui aura coûté près de 50 millions de dollars, ces 400 hectares fournit le socle d’une capacité de projection conséquente pour la Turquie sur la mer d’Arabie et l’océan Indien.
C’est aussi là que se joue la restructuration de l’armée somalienne. Chaque année, des instructeurs turcs participent à la formation de différentes catégories de militaires, notamment de soldats, de sous-officiers et d’officiers. Cette ambition s’étend aussi aux unités d’élite. Ainsi les commandos somaliens du Gorgor, bénéficient d’un entrainement spécifique visant à faire face à la menace que fait peser Al-Shabaab, un groupe terroriste affilié à Al-Qaïda très actif dans la région.
Loin de représenter une nouvelle étape importante dans les relations turco-somaliennes, ce partenariat renouvelé en matière de défense se place en réalité dans une continuité tout à a fait logique.
Car pour la Turquie, la relation entretenue avec la Somalie ne se limite pas aux simples promesses d’une assistance technique et militaire, elle appuie surtout les ressorts d’une stratégie d’influence qui a évolué au fil des années. En ce sens, elle est un cas typique de ce que l’austro-américain Ernst B. Haas nomme « l’effet de débordement » : la coopération entre deux pays dans un domaine tend à s’institutionnaliser pour s'étendre à d’autres domaines de coopération. Cette logique trouve à s'appliquer là encore : la relation entre les deux pays ne s’est pas bâtie initialement sur les livraisons d’armes et l’envoi d’officiers d’instructions.
De l’aide humanitaire à l’aide militaire
En 2011, une terrible sécheresse frappe la Somalie, qui a pour conséquence de provoquer une famine et une crise humanitaire majeure.
Dans un contexte où les pays d’Afrique de l’Est semblent bouder les Occidentaux, la visite du président de la République turque, Recep Tayyip Erdogan, en 2011 à Mogadiscio, arrive au moment opportun. Elle donne l’occasion de montrer de la visibilité internationale à la catastrophe sur le terrain, inaugure un nouveau dialogue entre les pays et permet à la Turquie de poser un premier pied en Afrique de l’Est.

La nature de l’aide apportée par Ankara reposait sur deux dimensions. D’abord elle répondait à des besoins immédiats en matière d’alimentation, de relogement et de soins. Des organisations de la société civile, particulièrement le Croissant Rouge turc, étaient mobilisées pour apporter une aide aux victimes.
Progressivement l’aide humanitaire devenait aussi une aide à la reconstruction. A travers la TIKA (l’agence turque de coopération et de développement) la Turquie a pu concentrer ses activités avec l’établissement d’un bureau de coordination du programme Mogadiscio, en œuvrant notamment à l’ouverture de puits, la construction d’hôpitaux de guerre… (tout en étendant son aide à l’Etat autoproclamé du Somaliland et à la région semi-autonome du Puntland).
Or ce qui a fait l’originalité du soutien turc dans cette affaire, réside dans le fait qu’elle ne s’arrêtait pas au soutien humanitaire au sens strict. Peu à peu, la TIKA a empiété dans le domaine de l’aide au développement, en contribuant à restructurer le service public de la santé, par l’aide matérielle mais également par la transmission de compétences. Ainsi, dans la même année qui a suivi la visite du président turc, des étudiants en médecine ont été envoyé en Turquie afin de parfaire leur formation. La Turquie n’est pas donc pas étrangère au rôle du formateur, la seule différence avec aujourd’hui, c’est qu’elle le fait maintenant à l’étranger.
Une coopération militaire cruciale pour la Somalie
De la même manière qu’en 2011, le soutien apporté en 2026 arrive dans un contexte sécuritaire critique pour la Somalie.
Alors que le commandement des Etats-Unis pour l’Afrique (AFRICOM) a amorcé depuis août dernier une série de frappes aériennes aux côtés du gouvernement fédéral, le groupe terroriste Al-Shabaab ne cesse de renforcer son assise. Entre juin et août 2026, la région de Shabeellaha Hoose, dans la périphérie de Mogadiscio (au Nord et à l’Ouest), a connu une intensification des attaques, avec une augmentation de 60 % par rapport à la période de janvier à mai 2026.

Le groupe conserve une capacité importante pour mener des attentats, couper les routes de ravitaillement, conduire des embuscades et viser les responsables politiques et civils. Or au-delà de la simple menace physique, c’est la légitimité de l’Etat que cherche à affaiblir Al-Shabaab, dans son projet d’appliquer la loi rigoriste de l’islam.
Pour cela, le groupe n’est pas seul. Les forces de sécurité peine à affaiblir les positions de l’Etat islamique, dans les zones montagneuses et reculées du Puntland, au Nord-Est du pays. Selon le centre de recherche américain Critical Threats, le groupe a repris de l’activité au printemps 2026 après avoir subi de lourdes pertes lors de la première phase de l’opération Hilaac, lancé en 2024. Les deux groupes profitent, comme c’est toujours le cas dans les situations de crises, de la pauvreté et des rivalités claniques.
A cela s’ajoute les velléités indépendantistes dans le nord soutenues par l’Ethiopie : le Somaliland poursuit sa rupture avec Mogadiscio, tandis que le Puntland semble vouloir conserver une certaine autonomie, mais ce statut quo reste fragile. Voilà donc où nous en sommes, après 13 ans d’une guerre civile (1978-1991), la situation en Somalie continue d’être très complexe. Cependant Ankara n’a pas intérêt à rester les bras croisés, d’autant plus que les enjeux économiques pour elle sont grands.
Une relation à double sens : les intérêts économiques turcs en Somalie
Le 22 février 2024, un accord de défense d’une durée de 10 ans a été conclu, permettant à la Somalie de défendre son littoral et de reconstruire ses forces navales.
En cause, la piraterie chronique qui s’étend du golfe d’Aden à l’Océan Indien, formant un véritable blocus marin autour du pays, accentué ces derniers mois par la guerre au Moyen-Orient. La reconfiguration causée par le blocage du détroit d’Ormuz et les menaces des rebelles houthis reconfigurent les routes maritimes, au grand bonheur des bateaux pirates qui ont commis depuis le 1er janvier pas moins de quatorze attaques.
Avec cet accord, la Turquie obtient une rétribution de 30 % sur les revenus somaliens issus des zones économiques exclusives. La Somalie possède en effet d’importantes réserves en gaz et en pétrole.
Bien que les estimations varient à ce propos, la source la plus sûre que nous avons, de l’agence pour le commerce international (institution fédérale dépendante du ministère du commerce américain) estime ce nombre à 30 millions de barils. En ce sens, la Turquie avait signé la même année un accord avec la Somalie le 18 août, pour permettre l’exploitation de ces ressources, qui s’est soldé en avril 2026 par l’arrivée du navire Çağrı Bey afin débuter les opérations de positionnements et les tests techniques.
«Nous considérons la Somalie comme l’un de nos partenaires les plus importants en Afrique, et notre coopération dans le secteur des hydrocarbures ouvrira, nous l’espérons, les portes d’une nouvelle ère dans un avenir proche», a déclaré le 29 décembre 2025 le ministre de l'énergie et des ressources naturelles Alparslan Bayraktar, cité par l’agence de presse turque Anadolu.
Tout cela se fait grâce à un soutien logistique et infrastructurel qui n’aurait pu avoir lieu sans la concession du port de Mogadiscio, signé en 2020 par le ministère des ports et du transport maritime avec le groupe Albayrak, pour une durée de 14 ans. Le projet prévoit entres autres, une réhabilitation du port et un partage des recettes tirées de son activité, pour un coût total de 50 millions de dollars.
Mais Albayrak n’est pas le seul à tirer profits de ces accords. Un autre accord commercial du 12 janvier 2018 a pu permettre à diverses entreprises turques d’exporter vers le marché somalien divers biens, équipements et produits manufacturés.
Rien qu’entre 2018 et 2019, le volume total des échanges entre les deux pays est passé de 187.3 millions de dollars à 250 millions de dollars, peut-on lire sur le site du ministère des Affaires étrangères, en réalité en faveur d’Ankara qui se trouve largement excédentaire. En juin 2026, la Turquie a exporté pour 39.4 millions de dollars…contre 142 mille pour la Somalie.
